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    Rubrique ‘Escapades’

    Pornic, à La Fontaine aux BretonsJe ne pouvais pas faire autrement. Le ciel était bleu, sans une traînée de nuages, la mer haute, le soleil franc et le vent quasiment absent. Alors j’ai enfilé mes claquettes, descendu la côte jusqu’à la rue de la Mer, direction la Grande Plage. On ne se refuse rien. C’est la plage de mon enfance mais j’ai tendance à la bouder. Trop de monde. Je préfère le charme des criques de la Boutinardière, en contrebas du sentier des douaniers, en lisière de Pornic.

    Pas question de se poser de question. J’entre dans l’eau sans hésiter. Elle est bonne. Quelques vagues me soulèvent et je nage tantôt dans un sens, vue sur la côte, les falaises au loin, tantôt dans l’autre, vue sur les voiliers de petite envergure. Ici, point de marina. Au large, Noirmoutier apparaît comme un mirage brouillé sur l’horizon. Tous ces souvenirs qui remontent à la surface de l’eau turbide, trop salée. Des paquets d’algues qui flottent, obstacles à la méditation.

    Alors que je décide de regagner ma serviette, je prête attention à cet instant légèrement étourdissant où le ressac s’oppose à une fine lame d’eau en contresens. Les pieds, alors, s’enfoncent un peu dans le sable mouillé et je ressens un bref vertige en les observant, comme quand j’étais enfant, prisonnière des sédiments.

    Les laisses de mer derrière soi, il faut ensuite retrouver sa place en cachant au mieux son bronzage agricole. C’est qu’on a l’impression que la plage entière vous regarde…

    Pendant qu’une brise caressante sèche ma peau assaisonnée, je saisis des bribes de conversations portées par le vent ou la promiscuité. La plage est un espace hors du temps où les vacanciers, débarrassés de leurs oripeaux estivaux, perdent tout statut social. Tout au mieux reconnaît-on un père, une mère, des amoureux. Prompts à se calfeutrer derrière des clôtures le reste de l’année, les plagistes ont pour toute intimité un emplacement réduit au rectangle d’une serviette ou d’un abri Quechua. Mais où sont passés les parasols de ma jeunesse ?

     

    L’aéroport de La Rochelle aurait plu à Jacques Tati. C’est un hangar bleu acier aux accents estivaux, avec des barnums blancs devant. Au guichet, le seuil de discrétion fait sourire. Depuis la salle d’embarquement, j’observe sur le tarmac  l’homme au gilet jaune fluo qui agite les bras comme un automate, petit Playmobil qui aide le pilote de ligne à faire un créneau soigné.

    Une heure plus tard, propulsée outre-Manche à 900 km/h, je découvre la frénésie patriotique des Anglais, tous drapeaux dehors, y compris sur les chapeaux melon en plastique so british qui coiffent leurs têtes dans leurs décapotables, entre Bristol et Taunton. Pour éviter le traffic jam, plus épais qu’une marmelade d’orange amère, nous jetons notre dévolu sur l’itinéraire bis, via Glastonbury (hello le roi Arthur !) et son tor inquiétant, une colline irréelle dominée par un clocher.

    Le Jubilee de la reine, oui, est bien réel, et l’excitation patriotique à son comble à la ville comme à la campagne. Dimanche, une reine épouvantail nous salue mollement dans une impasse de Kilve, flanquée de trois mini-chiens bicolores. A Watchet, c’est une haletante course de brouettes et des pubs bondés en pleine après-midi. Sur le front de mer, des scènes dignes de Martin Parr.

    Ce soir, Annie Lenox et Grace Jones s’égosillent devant 70 000 personnes à Buckingham Palace et moi, je m’extasie devant leur silhouette impeccable. Pourquoi diable le taï chi ne fait-il pas maigrir ? Mes quarante ans trahissent déjà mon vif intérêt pour les cheese cakes et le saucisson sec, les cookies et la choucroute garnie, le coleslaw et les crêpes bretonnes. J’ai une semaine pour défier mes capitons sur les chemins sublimes du Somerset, bordés de haies hautes et denses. Une semaine pour courir dans les prairies vert fluo criblées de moutons (ici, c’est clairement le pays de Shaun the sheep ; les studios de Nick Park sont à Bristol). Une semaine pour renoncer à la Cotleigh brassée à Wiveliscombe, une bière à faire pâlir les ornithologues les plus sobres : les étiquettes arborent toujours des oiseaux différents. Une semaine.

     

    Désolée pour tous ces jours écoulés en silence, mais j’ai eu 40 ans et ça m’a pris du temps. Ce temps dont je manque cruellement, je suis allée le chercher dans le Sud-ouest marocain, entre Haut Atlas et désert. Les oiseaux n’étaient qu’un prétexte, mais nous avons tout de même vu plus de 150 espèces.

    Dans la patio d’une vieille maison saharaouie, Tahar dépèce les grandes palmes sèches pour cuire le pain dans le four de pisé. Je me réchauffe contre le mur de terre et de paille, qu’aucune goutte d’eau n’a pénétré depuis plus d’un an. Ce matin, un vif vent d’ouest soufflait dans le désert, au bord de l’oued qui alimente l’oasis de Tighmart. Nos pas sur la croûte de terre, mémoire de la dernière averse, comme si l’on marchait sur un macaron géant.

    Un petit cri électronique. C’est la première chose qui m’est venue à l’esprit avant de comprendre qu’il s’agissait du sirli du désert. Ce bel oiseau crème au bec fin se dresse, s’envole à la verticale et plonge au sol la tête la première. C’est sa façon de parader. Sur le Guide ornitho, on dirait un oiseau de bande dessinée !

    Le soir, nous dormons sous une kaïma, à Fort Bou-Jerif, une version confortable de la tente nomade. Une chance, pour mon anniversaire, nous avons bu notre première bière locale. Le saint-nicolas-de-bourgueil emporté dans mon sac avait beau s’appeler « Sables », il a plutôt mal vécu le voyage…

    Le lendemain matin, nous marchons dans le lit d’un oued quatre heures durant. Paysage saisissant. Chaos géologique de pierres bleutées, rosées, de conglomérats multicolores. Des marouettes fouillent sur les berges. Un faucon de Barbarie, vigie figée sur une corniche. Au bout de ce goulot féerique, l’océan bleu turquoise. Des alouettes calandrelles au plumage délicatement peint s’abreuvent dans une flaque. L’œil cerclé d’un jaune franc, un petit gravelot sonde la vase. Au loin, des spatules, des hérons bihoreaux, sur leurs grandes pattes.

    Nos estomacs commencent à coasser. C’est l’heure du pique-nique et le chauffeur tarde à nous récupérer. Pas de GPS, pas de carte. Quand bien même, il ne sait pas les lire. Nous grimpons sur la falaise, près d’une maisonnette de pierre qui peut nous servir d’abri. Et puis là, au moins, on capte. Deux heures, trois heures, quatre heures, cinq heures d’attente… Il sillonne les pistes en tous sens en vain. Revient sans cesse au point de départ. Avant que la nuit ne tombe, il faut se résoudre à solliciter l’autochtone.

    Un pêcheur avenant et jovial arrive à la rescousse. Nous entrons à dix dans sa Land Cruiser, les longues-vues en joue comme des kalashnikof. Je monte à l’avant, où nous ne sommes « que » trois. Dans un français approximatif, notre sauveteur répète en rigolant : « Comme les sardines ! ». On se marre franchement, malgré les chaos de la piste et l’hypoglycémie. Il me faudra du temps pour remarquer une boîte contre le pare-brise : « Mordaz, faire face à l’anxiété ». Les benzodiazépines ont aussi conquis l’Afrique.

     

    Depuis Tougnète, à MéribelSi je devais résumer ma journée en onomatopées façon Gainsbourg ou BD, voilà ce que ça donnerait : whoops, splash, miam, crish… A partir de là, devinez où je suis ! A Méribel, pardi. Méribel, Les Allues. Pour ma part, il s’agirait plutôt de Méribel, les hallus ! Si ma chapka était équipée d’une caméra embarquée comme le sont nombre de skieurs ici, je pense que mes proches auraient eu peur. Peur de me voir onduler sur les whoops, autrement dit un enchaînement de bosses pour freestylers néophytes ; peur de me voir passer – splash – sous un télésiège (non, il n’y a pas de faute de frappe) à la suite d’une descente un poil prématurée (jamais vu une paire de ski d’aussi près : sans bonnet, j’étais scalpée) ; peur de me voir engloutir une tartiflette (miam) le midi et des frites le soir ; peur de me voir randonner en raquettes de nuit (crish crish fait la neige qui crisse) sur une piste où dévalent des skieurs éméchés. Eh oui, à Méribel, on fait aussi la fête quand on n’est pas une sportive ascète de mon calibre (bon, d’accord, ce soir j’ai un peu forcé sur la mondeuse…). En dévalant la poudreuse d’une petite forêt d’épicéas avec ma guide, Marie, propriétaire d’un joli gîte Panda 4 épis, j’ai pensé fort à Sylvain Tesson arpentant seul sa forêt de Sibérie par – 40 °C. Ce soir, il faisait – 17 °C et je n’avais pas froid… alors que je grelottais à Tours par – 5 °C. Allez comprendre ! Même pas pu ajouter glagla.

    Rompich… Rompich… Rompich…

    Photo : Depuis Tougnète, à Méribel, au cœur des Trois Vallées, plus grand domaine skiable du monde. © Catherine Levesque

    Suivez l’itinéraire de la Loire à vélo. La partie entre Montsoreau et Saumur est particulièrement belle, mais il y a un tronçon verdoyant que je chéris par dessus tout, entre Gennes et Le Thoureil. Posez-vous là, dans ce petit village de 400 habitants, et explorez les berges, les venelles qui grimpent sur le coteau. Le chemin est jalonné de citations littéraires. Redescendez vers le petit port, bien à l’abri du vent, mais pas des lumières féeriques, surtout au point du jour.

    Là, un batelier discret sévit sur une ancienne toue sablière, La Tzigane, de 10 mètres de longueur. Il propose des apéros au soleil couchant, des p’tits déj au soleil levant, des bivouacs et autres dégustations « entre deux ponts ». C’est un gars du coin (qui a vu du pays), authentique et sympathique. Formule rigolote : louer des vélos en groupe et suivre la toue depuis la rive. Le pique-nique se fait ensemble et après, hop, on inverse : les cyclistes sur l’eau et les mariniers en selle pour le chemin du retour !

    Croyez-moi, après une virée comme ça, avec cette météo-là, on ne peut que partager la citation de Jean-Nicolas Bouilly (1828) sur le Saumurois : « On n’y a d’autre idée que de couler paisiblement la vie et de coopérer au bonheur de ses semblables. »

    Les bateaux m’ont poursuivie jusque dans le train, alors que je fais le grand écart ferroviaire entre Orléans et Nantes en cette belle journée d’automne estivale. A ma gauche, un petit garçon a jaugé jusqu’à Mer (eh oui, ça existe) sa maquette de chaland. Rien ne manquait : le girouet, la piautre, le gréement carré.

    Sur les quais d’Orléans, il y en a 226 grandeur nature qui sont rassemblés jusqu’à demain (jour de la grande parade), à l’occasion de la 5e édition du Festival de Loire. Ce matin, il y régnait une effervescence qui donne une bonne idée du trafic qui animait le fleuve il y a deux siècles. Parmi toutes ces embarcations, la moitié représente la batellerie ligérienne, un quart les autres fleuves et canaux français (ou hollandais, invités d’honneur), le reste étant composé de petits bateaux de plaisance et de canotage.

    Jusqu’à l’arrivée du chemin de fer, au XIXe siècle, Orléans était le premier port fluvial de France. Sur l’eau, ce matin, on pouvait voir naviguer de concert l’Inexplosible, réplique d’un bateau à vapeur local ; une barque de poste venue du Canal de Midi ; un as de la godille et un impressionnant « train de bateaux » que les mariniers faisaient avancer en plantant leur bourde (une longue perche) au fond de l’eau – peu profonde, surtout en cette année de fort étiage. Les visiteurs peuvent évidemment naviguer sur quelques futreaux et autres bateaux à fond plat. Personnellement, j’ai testé La Matelote, une toue cabanée de Bréhémont (capitale de la poire tapée par ailleurs) et non le plat d’anguilles bien connu. Un seul regret : pas vu Souchon ramer dans son canoë.