Hoazin.fr : le blog de Catherine Levesque
C’est un petit office notarial rural sobrement aménagé : quelques chaises un peu design qui contrastent avec le bureau traditionnel bois et cuir et le pot à crayons à cases qui crie fa-mine. Une plante verte dégarnie sans panache, l’encyclopédie Dalloz sur les étagères et des piles de chemises avec des noms propres écrits au marqueur sur la tranche.
La période est propice aux noces. Moi j’étais ce week-end à un testament authentique et je le revendique. On ne choisit pas ses amis par hasard. A la différence du testament holographe – un cadeau empoisonné pour ceux qui en sont légataires, il faut deux témoins pour un testament de ce type. Alors je me suis prêtée au jeu dans la bonne humeur générale. L’opération s’est déroulée en deux temps : la dame d’abord, munie de son carnet recouvert fort à propos de têtes de mort, puis son compagnon. Comme dirait le notaire non sans humour, dans une scène digne d’un Chabrol, « une chance que vous ayez dit la même chose, sans quoi vos amis auraient été dans l’embarras ». Pas faux. Et de nous raconter quelque anecdote croustillante d’un époux venu annuler un après-midi le testament signé le matin même à l’insu de sa chère femme… Faute d’un stylo Mont Blanc dont j’aurais pu hérité précédemment, j’ai signé solennellement les déclarations de mes amis en pleine santé. Laquelle santé méritait que l’on trinque à son endroit sans trop tarder.
Il fallait ensuite penser au voyage de testament. Le choix se porta sur une immense flèche sableuse (dirigée vers Cupidon ?) bien connue du couple, la pointe d’Arçay, en Vendée. Cette avancée dans la baie qu’affectionnent les naturistes de tout poil, à La Faute-sur-Mer, fait face à l’île de Ré. N’allez pas vous imaginer des choses. Nous y sommes allés en simples naturalistes. Et un miracle s’est produit : un aigle a survolé ce site littoral précieux et insolite. Le champagne qui arrosa notre pique-nique n’est pour rien dans cette affaire et les jumelles sont formelles. J’ai ma petite idée sur la question : le rapace a fait le détour pour saluer mes amis ornithologues. Après tout, on fait bien des cadeaux de mariage ?
Il fait nuit sous ma mansarde, pas tout à fait dans le ciel. Seule ma petite lampe led Fatboy éclaire un coin de mon vieux bureau. C’est suffisant. Dans quelques jours, ce sera le plus long jour de l’année. J’aime ces journées qui s’éternisent, et avec elles les escadrilles sifflantes des martinets qui fascinent mes chats.
J’écoute Ultra-skimming, la compilation de MisterLau, plus connu sous son nom de ville, Laurent Geneix, qui me l’a offerte à la faveur d’un dîner nippon à la maison, hier soir. Depuis 25 ans, ce quarantenaire mélomane est à l’affût des nouveautés. Moult achats plus ou moins raisonnables se sont sédimentés au fil des ans sous la forme d’une CDthèque de 1 500 disques. Sauvé in extremis d’une vie d’errance chez les disquaires, notre brave Laurent a découvert Deezer. Il y stocke compulsivement les morceaux qui retiennent son attention dans une liste de présélection. Posologie : une centaine de titres par mois. Puis il en extrait la substantifique moelle légalement sur iTunes selon un procédé de distillation tenu secret à ce jour. Une vingtaine de morceaux survivent à cet « ultime écrémage » et atterrissent sur deux CDs qu’il offre à des amis ou des personnes importantes du moment.
C’est ainsi que le volume 22 a déboulé dans mes pavillons engourdis (ainsi que chez un couple établi dans la Vienne). Outre le fait que le concept me plaît, la plupart des morceaux me séduisent à la première écoute (La Femme notamment, qui nous somme de prendre le bus ; Daughter et sa sublime reprise du Get Lucky de Daft Punk…). Est-ce une question de génération ? Une proximité naturelle due à nos profils professionnels ? Foin de sociologie à deux balles, j’ai plaisir à découvrir ces nouveautés avec fainéantise. Ça me rappelle mes déambulations parisiennes à la Fédération-national-d’achats-des-cadres, quand j’avais le temps de serrer mon crâne sous l’arceau d’un casque filaire bien souvent déglingué. Et puis Daho a sorti un nouveau tube hier… Alors bain de jouvence pour bain de jouvence ! Daho, il dit toujours la même chose à la radio, il chante toujours la même chose et rit comme en 1986. Ça m’agace et ça me rassure à la fois. Daho n’a pas changé et peut-être que moi non plus. Il fabrique des tubes et j’adore les vider sur ma brosse à dents. Pour mieux sourire.
On l’avait connu neurasthénique à l’Espace Malraux, sirotant un verre de vin rouge entre chaque morceau. Hier soir, au Vinci, Benjamin Biolay s’est transfiguré. On ignore le nom de sa coach ou de son antidépresseur, mais Benjamin va bien. Il conserve certes quelques addictions rassemblées sur une discrète tablette, à gauche de son clavier, où il tapote de dos, masquant les volutes des clopes qu’il s’autorise de temps à autre. Mais Benjamin a fait le plein d’entrain, remisant sa nonchalance en coulisses. Certes, ce n’est pas Claude François, et l’auteur-compositeur reste encombré par son grand corps épais. Sa silhouette un peu voûtée n’est pas avantagée par un jean mal coupé et mal assorti à sa chemise (deux bleus différents). En matière de couleurs, ce sont plutôt les éclairages qui hypnotisent, en fond de scène : cinq immenses éprouvettes faites d’une multitude de facettes qui, selon l’embrasement, forment des confettis, des lampadaires intimistes ou des buildings illuminés que j’imagine tokyoïtes.
Ce n’est pas dans le registre dance que je le préfère. Il est plus à l’aise dans ses chansons calmes (très émouvante interprétation de Ton héritage). Mais dans sa reprise extraordinaire (dommage que l’adjectif soit galvaudé) de À l’origine, je me surprends à atteindre un état proche de la transe… musicale. Pas envie que ça s’arrête, cette fumée, ces rayons lumineux qui la percent, cette voix étonnamment caverneuse. Dehors, il fait sûrement mauve.
Bristol sous la pluie vous donne une tête de papier mâché, aussi triste qu’une chanson de Portishead, petite ville portuaire indiquée sur les panneaux routiers aux abords de la ville. Pourtant, même sous des trombes d’eau, la cité de Wallace & Gromit conserve une certaine gaieté qu’on attribuera tantôt aux façades colorées de Clifton Village, tantôt au flegme britannique rompu aux ondées et aux ciels tourmentés. Il y a quelque chose de nantais dans cette ville construite et reconstruite (après la guerre) au bord de l’Avon. Comme Nantes en France, c’est la sixième ville d’Angleterre. Elle vit naître un genre musical qui m’est cher, le trip hop, dont les plus grands représentants demeurent Portishead donc, Massive Attack et Tricky.
En quittant la ville par le spectaculaire pont suspendu de Clifton, on retombe bien vite dans la campagne verdoyante du Somerset voisin, où Shaun the sheep n’est jamais bien loin… Encore très rural, le comté du cidre et du cheddar compte une multitude de routes minuscules et encaissées où il est impossible de croiser ne serait-ce qu’une Austin Mini, sauf à se serrer affablement sur les passing places prévues à cet effet. Randonner sur les chemins creux parfaitement entretenus du parc national d’Exmoor est un enchantement, au son des pouillots (fitis, siffleur et véloce) qui affectionnent les hautes futaies de hêtres et de chênes moussus. Polypodes, scolopendres, capillaires, les fougères foisonnent le long des murets de schiste couverts de linaires aux minuscules fleurs violettes et de nombrils de Vénus vert bouteille. Mousse, bouteille, ça ressemble à de la bière, ça. Bientôt l’heure de trinquer au pub avec une Cotleigh locale !
C’est avec beaucoup de retard que je viens rendre compte de mon expérience de série cross média, About : Kate, diffusée le samedi soir, très tard, sur Arte. J’ai regardé les deux derniers épisodes (#2 et #3) en différé sur mon Mac et je commence à rentrer dans le concept. Après le premier épisode, je m’étais rendue dans la salle de réunion du site dédié pour me livrer à un exercice participatif sur le thème « Sexuellement pas satisfaite » (un hasard, aucun message subliminal !) et plus précisément : « Surexcitée, mais pas satisfaite ». Ma contribution (une photo prise à Tokyo), qui figure en ligne, apparaîtra peut-être dans l’épisode diffusé ce soir (entre nous, j’en doute, il y en a beaucoup d’autres plus méritantes). Le récit est en effet émaillé de petites vidéos, animations, dessins… qui font écho à ce que vit l’héroïne de la série, Kate Harff, une trentenaire en proie à l’introspection dans l’hôpital psy où elle a décidé d’être internée. Ce n’est pas aussi glauque qu’on pourrait le penser. Est-ce parce que le traitement (visuel j’entends) est allemand ? Mais je trouve ça dépaysant, audacieux, à l’instar de la fascinante série suédoise Real humans, qu’Anne-Marie vient de me faire découvrir (merci pour l’addiction !). Bref, une vraie respiration télévisuelle où on a l’impression d’être un peu moins con quand on éteint le poste.
On ne marche plus de la même façon au Japon depuis Fukushima. Il faut aller voir Kibo no kuni (The Land of hope) pour le comprendre. Ce film de 2 h 15 a été réalisé par Sono Sion, un cinéaste prolifique, star au Japon (il a notamment réalisé des films choc sur les suicides…). C’est extrêmement bien joué et plein de poésie, entre documentaire et fiction. Si vrai que j’en suis ressortie bouleversée, moi qui ai beaucoup d’affection (et d’affliction) pour ce pays. Plutôt que de m’étendre sur la profonde émotion que ce film a soulevée en moi, quelques extraits de l’article paru dans le quotidien Tokyo Shimbun (publié en français dans Courrier International n°1151 en novembre 2012). Pour rappel, le tsunami géant du 11 mars 2011 a provoqué à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi un accident majeur, classé de niveau 5, puis 7 sur l’échelle internationale des événements nucléaires. A la parution de l’article, 15 873 morts étaient recensés, 2 744 personnes portées disparues et 325 000 déplacées.
« Quand j’ai annoncé que je voulais faire un film sur l’accident de Fukushima, tout le monde s’est défilé. J’ai compris alors que le véritable sujet tabou au Japon n’était ni le sexe ni la violence mais le nucléaire », raconte Sono Sion dans le quotidien japonais.
En janvier 2012, alors que le tournage de The Land of hope avait déjà commencé, Sono Sion n’avait pas encore réuni tous les financements nécessaires. Finalement, le film, sorti en octobre 2012 dans l’archipel nippon, a été produit par une société japonaise et, à concurrence de 20 %, par des Anglais et des Taïwanais.
Le 11 mars 2011, Sono Sion était en plein tournage de son précédent film, Himizu. Au vu des événements, il a récrit en toute hâte son scénario pour situer son action après la catastrophe. Deux mois plus tard, il était à Ishinomaki et tournait dans les zones sinistrées.
L’action de The Land of hope, elle, se déroule dans la préfecture imaginaire de Nagashima (nom créé en fusionnant ceux de Nagasaki et Hiroshima…), une dizaine d’années après l’accident. Un nouveau séisme se produit (filmé tout en suggestions), provocant une explosion dans une autre centrale. Une famille d’éleveurs qui vit à la lisière de la zone interdite voit alors son jardin coupé en deux par la ligne de démarcation du périmètre : une scène burlesque et puissante (issue d’une histoire vraie) qui révèle l’absurdité des consignes de sécurité face au danger des radiations invisibles.
Si la catastrophe nucléaire a déjà fait l’objet de documentaires, elle n’avait encore jamais été portée à l’écran comme fiction. Parmi les nombreuses images du film que je garde en tête, celle de cette jeune fille qui cherche ses parents disparus dans la zone interdite, à la fois belle et dévastée – la neige au premier plan, le Pacifique à l’arrière – en mesurant et en commentant ses pas : ippo, ippo… Un pas vers l’espoir ou la résignation ?


