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Dominique A en dédicace au Lieu unique« Vous êtes une sacrée tripotée. » Dominique A est comme ça. Il a des sorties parfois un peu désuètes. Je le soupçonne d’en faire exprès, par amour des lettres. La salle à gradins du Lieu Unique était comble pour la première lecture musicale de son roman autobiographique, Y revenir. Le choix de Nantes n’est pas anodin : « Je proteste rarement quand on me présente comme nantais. » Comme il a réglé ses comptes avec Provins, sa ville natale, en allant y chanter ses morceaux pour la première fois, le 4 mars 2011, il semble être ici pour renouer avec la ville où il a fui, adolescent, à la faveur de la mutation paternelle.

Seul face au public et à son pupitre, c’est un écolier qui s’applique pour réciter sa poésie. Tout de noir vêtu, comme toujours sur scène. Il joue de la guitare et promène le bout de ses pieds sur de petits boîtiers dont j’ignore le nom, remplis de boutons. La technologie en renfort fait des miracles : elle fait écho à sa voix, repasse des boucles musicale, la maîtrise est parfaite. A peine l’artiste savonne-t-il parfois dans une lecture plus proche d’un psaume que d’un chant. Et de citer Kazuo Kamimura : « Ce qui marque le plus une personne, ce ne sont pas tant ses expériences passées que les paysages dans lesquels elle a vécu. »

Plus je vieillis, plus je partage son point de vue. J’ai grandi près d’un hypermarché qui a peu à peu vampirisé la campagne mancelle qui nous entourait. Cela fut peut-être déterminant dans ce que je suis maintenant.

Entre les extraits fort bien choisis dans une mise en scène minimaliste, Dominique A nous a offert quelques chansons : moment très émouvant, un titre interprété adolescent qui préfigure ses morceaux futurs, retransmis sur une sound machine et sur lequel il superpose sa voix d’adulte. Une reprise de La Fanette, de Brel, et de l’improbable Partir de Gisor, un titre eighties ingrat qui m’échappa à l’époque et qu’il clamait à tue-tête sur un sentier de Provins. Y revenir donc. Pactiser avec ses origines.

Parfois, il est question d’y aller. Depuis des années, je voulais y aller, au Japon. Par pure fascination : pour la culture, les mangas, la cuisine dans toutes ses composantes (makis, teppanyaki, kaseiki, tempura…), le shinto, la tradition confrontée à la modernité… Cette fois, c’est décidé, avec Hélène, on y va. Dans un mois, on sera à Tokyo (« assises sur une chaise »). Inconscience pour certains, privilège pour d’autres. « On ne nous apprend pas à se méfier de tout… »

Photo : Dominique A en dédicace au Lieu unique © Catherine Levesque

Oyats, comme des cheveuxC’était une carte postale qui la faisait beaucoup rire et qu’elle conservait parmi d’autres grigris, posés sur sa coiffeuse. L’exercice est périlleux, peut-être impudique, mais Fred lisait parfois mon blog et y trouvait un certain plaisir. Comme elle avait plaisir à ressortir cette carte de Plonk & Replonk – « Grève des patrons-coiffeurs » – que je lui avais envoyée il y a quelques mois. Alors je me risque à cette épitaphe bavarde et virtuelle. C’était une étrange amitié que nous avions tissée là. Un rendez-vous capillaire environ tous les deux mois, à Paris, quand j’y vivais et même après. Mon entourage se moquait parfois. Allez chez le coiffeur à Paris quand on vit en Touraine, même en rase campagne, ça fait snob. N’empêche que j’ai toujours été moins bien coiffée ailleurs. Les rares infidélités provinciales, elle les voyait, mais jamais elle n’aurait critiqué ma coiffure de Playmobil, elle, la Nantaise et fière de l’être. Je n’y allais pas que pour son coup de ciseaux virtuose. On riait beaucoup, en général. Elle virevoltait autour de votre crâne avec la maîtrise d’un chef teppanyaki autour d’un volcan d’oignons. J’en oubliais qu’elle était en train de me coiffer. Vingt ans comme ça, à ne pas voir nos âges défiler, à partager nos bonheurs et nos maux, elle des ciseaux dans la main, moi les cheveux en bataille. Quand j’y songe, on a passé plus de temps à se parler devant une glace qu’à se regarder en face. Peut-être qu’au fond, cette singularité spéculaire a scellé notre complicité. Quand j’imagine Fred, je la vois dans la glace, une surface polie comme elle savait l’être avec ses clients, lumineuse comme son regard espiègle. De la réflexion, une classe naturelle, une spontanéité désarmante. Elle s’est suffisamment occupée de ma tête pour y avoir sa place. Elle est là, blottie dans un petit coin, évidemment souriante. Mon père et ma grand-tante lui ont fait un peu d’espace. Ce sont mes morts, incroyablement vivants. Incroyablement rassurants.

Photo : chevelure d’oyats sur la plage du Donnant, à Belle-Ile (pour Frédérique, dans un ciel forcément bleu).

 

 

 

Macareux moines aux Sept-Iles

Macareux moines aux Sept-Iles (photo Gilles Bentz)

A vrai dire il faut le savoir que c’est une île, quand on remarque à peine le pont qui la relie au continent. Presqu’île serait plus juste. On passe le moulin, où vit le maire de la ville où j’ai grandi. Et on est vite dans le bourg de granite. Avant, il aura fallu traverser la Bretagne en crabe, de Nantes à Lannion en passant par Rennes, via Redon, Bruz, Lamballe, Saint-Brieuc, Plouaret-Trégor…

Sur la côte, je guette des yeux le moment où l’archipel apparaîtra. Surtout le caillou blanc, Rouzic, où s’affairent encore 22 000 couples de fous de Bassan, chacun autour de son poussin. Ils repartiront bientôt au large, comme l’ont déjà fait les macareux. La réserve naturelle des Sept-Iles, qui les protège, fête cette année ses cent ans et j’y ai fait mes premières armes de bénévole il y a 23 ans déjà.

Saurais-je retrouver le chemin de la maison de Kenneth White, où j’ai échoué un beau jour, mémorable ? Humble et souriant, il m’avait accueillie comme un vieille connaissance dans son fascinant Atelier atlantique et nous avions échangé une matinée entière. Je l’ai écouté récemment sur France Inter parler d’André Breton. Je partage sa vision de la Géopoétique, « une théorie-pratique transdisciplinaire applicable à tous les domaines de la vie et de la recherche, qui a pour but de rétablir et d’enrichir le rapport Homme-Terre depuis longtemps rompu, avec les conséquences que l’on sait sur les plans écologique, psychologique et intellectuel, développant ainsi de nouvelles perspectives existentielles dans un monde refondé. »

 

Crêpetown, à NantesElle est arrivée de la capitale avec une Samsonite rouge récupérée en bas de son immeuble parisien, au rebus. Son usage s’est avéré moins commode qu’il y paraissait. La valise en simili-Bakélite, de taille modeste, tient plus du vanity case. Elle est lourde à vide et, au retour, nous nous sommes relayées pour la porter en longeant le fil rose du Voyage à Nantes. Trop tard pour Le Carrousel des mondes marins, impressionnant manège abyssal dont j’ai vu les créatures grandir dans l’antre des Machines de l’île. Trop tard pour les théâtres optiques de Pierrick Sorin au Hangar 32. Alors nous investissons l’une des nombreuses tables de La Cantine de Nantes. Rien à voir avec l’espace de coworking ! Là, c’est l’heure de l’apéro et on y propose un mojito à 5 €. Irrésistible, surtout sur fond de musique cubaine. Voilà qui ravive de bons souvenirs d’un lointain voyage. J’observe les étonnantes chaises de métal sur lesquelles s’enroulent des mètres et des mètres de film étirable. Au final, l’ensemble s’avère solide et les toits sont conçus de la même manière par les scénographes, des designers hollandais. Le soleil s’évanouit sur les anneaux de Buren, quai des Antilles.

Le lendemain, c’est à Crêpetown que nous avons fait étape, sans l’avoir vraiment programmé. La plus grande crêperie du monde dans les anciennes halles Alstom de l’île de Nantes ! Un DJ black imperturbable mixe des vieux tubes de la Motown. Moi, j’y reconnais Bécaud, Claude François… Ce sympathique lieu de restauration, éphémère lui aussi, cohabite avec une friperie et un atelier de sérigraphie.

Parce que la gare est notre destination ultime, ce dimanche-là, nous échouons pour finir sur un transat du Lieu unique. Un classique dont je ne parviens pas encore à me lasser, après un petit tour dans la librairie. J’entame la lecture de Place publique pour la première fois. Le dossier porte sur les rapports entre Nantes et le muscadet : la fin du dédain, annonce la couverture. Désolée, il fait si chaud que moi, je sirote une bière blanche.

Je lis La Forme d’une ville, de Julien Gracq. L’ouvrage, à l’ancienne, impose que je déchire ses pages avec un coupe-papier. Preuve supplémentaire que cette écriture complexe se mérite. L’effort du geste prépare à la concentration. Bien avant de noircir des feuilles volantes sur la ville de son adolescence, l’Angevin écrivit : « Le cœur de Nantes battra toujours pour moi avec les coups de timbre métalliques des vieux tramways jaunes virant devant l’aubette de la place du Commerce, dans le soleil du dimanche matin de mes sorties — jaunet et jeune, et râpeux comme le muscadet. » Le tramway a changé de couleur et le muscadet gagné en qualité.

Beaucoup de médias, dont Télérama, ont raté le Van. Comprenez le Voyage à Nantes. Rien dans ses colonnes sur la portion de façade signée Leandro Erlich qui défie les lois de la gravité place du Bouffay. Une vision surréaliste, surtout au crépuscule, sous la bruine, qui aurait séduit André Breton : « Nantes : peut-être avec Paris la seule ville de France où j’ai l’impression que peut m’arriver quelque chose qui en vaut la peine », écrivait-il en 1928. Ratage ou excès de parisianisme ? Rien sur cet « archipel d’îlots changeants », comme l’appelait Jules Verne, qui investit dans une culture détonante et détonnante quand nombre de villes font grise mine. L’air de l’amer ne souffle pas sur Nantes, passée, comme l’a joliment écrit le philosophe local Jean-Claude Pinson, « du prolétariat au poétariat »

Le port d’un ciré jaune à Nantes, aussi nécessaire soit-il ces jours-ci, est suspicieux pour l’autochtone. On vous détecte très vite dans les rues détrempées et l’on vous assimile à un Parisien déguisé. Le gars à la vareuse délavée et aux cheveux gras qui fait la queue devant vous à Talensac, c’est bien simple, il ne vous calcule même pas. La poissonnière, elle, avec sa voix de poissonnière, elle vous lance : « La dame en jaune, là, elle voudra bien avancer, elle sera mignonne. »

Je désigne du doigt l’araignée encore vivante et les six huîtres de Noirmoutier, les plus petites s’il vous plaît. Le muscadet des Génaudières est déjà au frais. Max m’expliquera plus tard qu’on ne cuit pas une femelle araignée comme un mâle. Qu’on met le gros sel dans le faitout uniquement quand l’eau bout, sans quoi il retardera la cuisson. Fille de la région, je l’ignorais. Nathie, elle, ne préfère pas savoir, cache ses yeux derrière ses doigts comme les enfants devant un film qui fait peur. La pauvre bête va mourir ébouillantée, c’est horrible. Une heure après, elle la charcute avec son bistouri marin. Que voulez-vous, la mémoire est sélective et la chair des crustacés n’est pas triste, hélas.

Sur les étals des maraîchers, des pommes de terre nouvelles, des fraises, des asperges et du muguet. J’en achète dix brins. Je sais qu’il s’agit d’une culture intensive assez discutable mais la tradition l’emporte sur la raison. Appliqué à d’autres pratiques, ce réflexe donne des trucs pas terribles…

Un stock de crêpes et de pain bio, puis je m’en retourne dans mon ciré jaune. La tour Bretagne est toujours aussi démodée et je m’engage devant l’église réformée vers la rue de la Bastille, un peu vide. M’en fous, j’ai faim et mes paniers sont pleins.